< | >

La myopie explose et booste la chirurgie au laser

  Jeudi 8 novembre, 2018

En quarante ans, les cas de myopie ont plus que doublé en Europe. En parallèle, les opérations de la vue se démocratisent.

Les chiffres font froid dans le dos: en quarante ans, le nombre de cas de myopie a plus que doublé. Dans les années 70, près de 20% de la population en France était atteinte de myopie, contre 39% aujourd’hui. On estime la situation comparable en Suisse. Hors de l’Europe, on parle même d’épidémie. L’Asie est la plus touchée: 80% des adolescents souffrent de cette pathologie… Une autre hausse suit celle de la maladie: celle du nombre d’opérations de chirurgie réfractive au laser. Pratiquée en ambulatoire, cette intervention corrige notamment la myopie, l’hypermétropie et l’astigmatisme. Les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) organisent le 8 novembre une conférence sur ce thème.

À lire trop près, la vue baisse

Les cas explosent, «mais on ne parle pas encore d’épidémie de myopie en Europe, tempère le Dr Horace Massa, chef de clinique au Service d’ophtalmologie des HUG. Toutefois, l’évolution est inquiétante.» Les causes sont multiples et certaines encore théoriques. Le chef de clinique pointe d’abord les facteurs environnementaux. «Nos habitudes de vie ont évolué, on passe beaucoup plus de temps à lire et regarder de près.» Or, dans ces situations, les muscles à l’intérieur de l’œil exercent une tension sur le globe, ce qui peut l’étirer, modifier sa forme et déformer la vision. C’est la myopie. «On lit un livre à une distance de 40 centimètres. Un écran de smartphone à 20 centimètres, voire moins. L’effort et le risque sont donc encore supérieurs.»
Quid de la lumière bleue émise par l’écran? «Sa potentielle toxicité fait débat, on ne connaît pas encore bien ses effets sur la rétine. Ce qui est certain, c’est qu’elle perturbe le cycle du sommeil et entraîne une majoration du temps passé devant l’écran. Cela peut causer des dommages collatéraux sur l’œil, comme de la sécheresse, des irritations.» La bonne attitude? Regarder au loin tous les trois quarts d’heure pendant quelques minutes afin de reposer ses yeux.

Effets bénéfiques du soleil

Un manque d’exposition à la lumière naturelle pourrait aussi jouer un rôle. Celle-ci stimule en effet la production de dopamine dans la rétine. «Des études ont montré que cette hormone est un facteur clé pour limiter la progression de la myopie car elle éviterait une croissance trop importante de l’œil.» L’exposition solaire a également une influence dans la synthèse de la vitamine D, impliquée dans le développement de la myopie. «Les effets du soleil ne sont pas encore clairs. Sur le continent africain, seuls 3% des adolescents sont myopes. Et dans des pays comme la Norvège, où le soleil est absent durant l’hiver, leur nombre est aussi très bas. Ce ne serait ainsi pas tant le temps d’exposition que sa qualité qui importerait.»
Soit une exposition couplée à une activité sportive, générant également la production de dopamine. «Ce mode de vie, accompagné d’une bonne prévention, explique probablement que l’Europe accuse une grosse progression des cas mais reste loin de la situation dramatique de l’Asie. La hausse va se poursuivre, mais nous espérons la stabiliser grâce à la prévention (lire encadré).» Enfin, il existerait des prédispositions génétiques à la myopie.
L’augmentation des cas en entraîne une autre: celle du nombre d’opérations de l’œil au laser. Pour des interventions dites de confort – dont la myopie – mais aussi, dans une moindre mesure, pour une finalité médicale, afin d’aider à résorber des cicatrices notamment. «Les tarifs des opérations de confort varient de 3000 à 6000 francs pour les deux yeux, selon la technique laser choisie, rapporte Horace Massa. On assiste à une démocratisation de la chirurgie réfractive car le volume de patients augmente et on peut diminuer les coûts.»
Finalement, si on peut corriger les affectations les plus fréquentes, pourquoi s’alarmer? Ce ne serait alors pas si grave d’être myope ou hypermétrope… «Non. Ces pathologies sont loin d’être anodines. Elles peuvent amener à des handicaps visuels importants. Une myopie forte entraîne une majoration du risque de développer un glaucome – pouvant entraîner la cécité –, un décollement de la rétine.» Il faut aussi souligner que tout le monde n’est pas opérable, il existe des contre-indications. La principale: le trouble de la vision doit être stabilisé – voilà pourquoi la chirurgie réfractive se pratique dès 22 ans seulement. «Moins de 5% des patients reçus ne sont pas admissibles», précise le chef de clinique. L’opération se pratique en ambulatoire sous anesthésie locale, le patient passe une trentaine de minutes au bloc. Il est éveillé mais si son œil bouge trop, le laser s’arrête.

Plus de 12 000 yeux potentiels

Les HUG pratiquent une vingtaine d’opérations des yeux par mois. «Ce n’est pas l’activité principale d’un hôpital public. Mais elle va certainement augmenter ces prochaines années car les nombreux adolescents touchés actuellement seront devenus adultes et donc opérables.»
Les volumes sont tout autres dans les cliniques spécialisées. Le groupe ONO, qui rassemble 17 centres en Suisse et en France voisine, opère près de 700 yeux par an «et c’est en perpétuelle augmentation». MV Santé Vision SA, qui possède notamment des centres à Genève et Lausanne, opère le plus grand nombre de globes oculaires en Suisse, affirme son directeur, Goran Jankovic. Près de 2000 yeux par an pour un défaut de la vision. Il estime qu’entre 6000 et 7000 personnes se font opérer chaque année en Suisse. Cela pourrait être plus élevé. «Sur les 70% de Suisses qui portent une correction – en enlevant les moins de 20 ans et les plus de 70 ans –, il y a un potentiel de 12 000 à 15 000 yeux candidats à l’opération!»
Il attribue le taux encore relativement bas d’interventions au laser à une méconnaissance. Au prix aussi, même s’il est en baisse, l’opération de confort n’étant pas remboursée par les assurances. De la crainte également? Quid des risques de complications? Faibles, soutiennent Goran Jankovic et le Dr Horace Massa, «mais pas nuls», précise ce dernier. Essentiellement des risques d’infection et d’inflammation. Le taux de réussite? «Dans 98% des cas, on atteint le résultat demandé au laser, avance le directeur. Mais il arrive parfois que le résultat ne soit pas à la hauteur des attentes du patient.»

Opticiens menacés?

Avec ces opérations, plus besoin de lunettes ni de lentilles. Une menace pour les opticiens? En France, l’enseigne Optical Center a ouvert un centre dédié à la chirurgie réfractive, à Lyon. Thomas Löhr, responsable du groupe Fielmann pour la Suisse, ne considère pas la chirurgie réfractive comme une solution à long terme. «Par exemple, la presbytie ne peut pas être réparée (ndlr: mais la vision peut être grandement améliorée). D’autre part, les lunettes sont devenues des accessoires de mode. Dans ce contexte, la chirurgie réfractive ne présente pas une menace et une diversification dans cette direction n’est pas prévue.»
Marc Étienne Berdoz, directeur de Berdoz Optic, prend la menace en considération «sans peindre le diable sur la muraille. Cela représente des parts de marché mais elles sont limitées, en raison notamment de freins psychologiques. Il y a quarante ans, on pensait que les lentilles de contact allaient supplanter les lunettes. Or elles représentent 12% de notre chiffre d’affaires aujourd’hui… Tout le monde n’est pas à l’aise pour effectuer des manipulations sur ses yeux. Alors imaginer une opération de chirurgie…» Berdoz Optic cherche tout de même à ajouter des cordes à son arc, entre autres avec une offre en audiologie. «Mais c’est pour lutter contre le tourisme d’achat, qui nous est bien plus préjudiciable.»

Coup d’aiguille dans l’œil et lentille en vitre d’avion

Aujourd’hui, le laser permet une chirurgie de pointe. Il n’en a pas toujours été ainsi, ce qui n’empêchait pas de triturer l’œil. Sous l’Égypte ancienne, on parlait déjà des traitements de la cataracte – lorsque  le cristallin, situé derrière l’iris, devient opaque, ce qui dégrade la vision jusqu’à rendre aveugle. «La première opération décrite date toutefois de 500 av. J.-C., indique Gabriele Thumann, professeure à la Faculté  de médecine et cheffe  du Service d’ophtalmologie  des HUG. Elle se pratique alors à Babylone et en Inde notamment.» La technique est sommaire: un coup d’aiguille dans l’iris pour décrocher le cristallin malade, devenu dur. Il se détache et tombe au fond de la cavité de l’œil. L’axe visuel est dégagé. Efficace. Mais pas parfait. «La vision n’est pas optimale, elle reste très trouble. Impossible de lire par exemple. Mais on revoit la lumière.» De plus, le cristallin ainsi dissout libère des protéines qui peuvent créer, à terme, un glaucome entraînant une perte du champ visuel. «C’était donc une solution à court terme.»
Cela a été pratiqué longtemps, jusqu’à ce qu’on pense  et parvienne à extraire  le cristallin de l’œil au XVIIIe siècle. Puis, dans  les années 1950, la lentille intraoculaire entre en scène, grâce à la guerre. «Après les crashs d’avions militaires, on a remarqué que certains soldats avaient reçu des éclats de vitre dans les yeux et que ce corps étranger était très bien toléré par l’organisme. C’est sur la base de ce matériau qu’ont été fabriquées les premières lentilles intraoculaires – implantées directement  dans l’œil – et qu’on a procédé aux premières opérations de chirurgie réfractive.»

Miser sur la prévention

Le Dr Horace Massa le martèle:
il faut agir dès l’enfance pour prévenir et ralentir la progression de la myopie. «Nous menons dans ce sens des actions de sensibilisation auprès des pédiatres.» Une fois que la sévérité et les risques d’évolution sont diagnostiqués, l’ophtalmologue peut prescrire des mesures préventives (lunettes, gouttes, etc.). Et rappeler le message de bon sens souvent oublié: limiter le temps passé devant les écrans au maximum et favoriser les activités en extérieur.
Des actions sont aussi menées directement à l’école, indique le Département de l’instruction publique. «Les collaborateurs de l’unité vue et ouïe du Service de santé de l’enfance et de la jeunesse se déplacent dans les écoles avec leur matériel pour réaliser un dépistage systématique de l’acuité visuelle dans trois degrés du primaire (1P, 2P et 6P, de 4 à 6 ans, de 9 à 10 ans) afin de détecter notamment les myopies et hypermétropies.»

Aurélie Toninato

< Retour à la liste