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Salaires des médecins: des conclusions erronées! (édito de La Lettre de l’AMGe de novembre 2018)

En début de semaine passée, l’opprobre a une fois de plus été jeté sur les salaires des médecins. Une étude menée sur vingt mille médecins, soit 65% d’entre eux en Suisse, se fondant sur leur déclaration AVS, fait montre de salaires annuels compris en moyenne entre 187 000 (pédopsychiatres) et 817 897 francs  (neurochirurgiens). Les articles relatant ces faits de conclure que c’est un scandale, ces montants allant renchérir les primes maladie.

Confusion entretenue

Ces conclusions sont hâtives et, de fait, erronées. Les montants pris en compte sont ceux de l’AVS, qui  comprennent non seulement les frais relatifs à la LAMal – soit ceux qui pèsent sur les primes maladie – mais aussi ceux relatifs aux patients privés, à la vente de médicaments et à d’autres revenus, comme par exemple des rentrées immobilières, qui n’ont aucune incidence sur les primes.

Il est nécessaire de comparer ces chiffres avec ceux du 20 mars 2018 publiés par l’Office fédéral de la statistique, portant sur 75% des cabinets médicaux en Suisse, et qui attestent que le propriétaire d’un cabinet médical gagne en moyenne 137’950 francs à charge de l’assurance obligatoire des soins, la fameuse LAMal. Ces montants, représentant 6,5% des primes, n’ont eu  aucun écho dans la presse. C’est regrettable. A force de répéter sur tous les tons que les médecins sont les fossoyeurs des primes maladie, on met à mal les professions médicales et on fait le jeu des assurances.

Il est ainsi piquant de relever les salaires des dirigeants des caisses d’assurance maladie de Suisse, qui gagnent entre 460’000 francs et 2,2 millions de francs. Mon propos n’est pas ici de critiquer les salaires de ces hauts dirigeants. Ils ont une lourde charge et de fortes responsabilités. Mais en ont-ils plus qu’un neurochirurgien? Ou qu’un oncologue? Je ne le pense pas. Leurs décisions, aussi difficiles soient-elles à prendre, ne sont jamais une question de vie ou de mort. Quand une de mes proches connaissances, atteinte d’une maladie dégénérative, me raconte l’opération au cerveau qu’elle a subie, je ne peux être que respectueuse du travail de spécialistes médicaux. Désolée pour les hauts dirigeants des caisses maladie, mais leur travail me semblent moins justifier leurs salaires que les compétences et les spécialisations des médecins. Pourtant, ils influent probablement aussi le montant des primes maladie.

Désignation de faux coupables

Le problème, ce n’est pas le salaire des médecins à charge de la LAMal, dont nous avons vu qu’il est de 137’950 francs en moyenne par année. C’est l’utilisation politique qu’on en fait. A l’aide de chiffres induisant de fausses conclusions, certains politiciens entrent en campagne pour désigner des coupables et reporter ainsi le courroux de la population sur d’autres qu’eux-mêmes. Les solutions pour endiguer l’augmentation des primes sont forcément multiples. Il faut ainsi oser traiter de questions comme la densité hospitalière, l’autorisation de pratiquer dans certaines régions, le prix des médicaments, le vieillissement de la population, l’accès aux nouvelles technologies et aux nouveaux médicaments, les avis médicaux auprès de plusieurs médecins pour la même pathologie, etc. Les Assises de la santé, initiative lancée ce printemps à Genève avec le concours des hôpitaux publics et privés, des cliniques de réhabilitation, des associations de médecins, des maisons de santé et des instituts de soins à domicile est une manière rationnelle de proposer à la population une offre de soins coordonnée, de qualité et à des coûts – dans l’idéal – maîtrisés. Un exemple à suivre au niveau fédéral.

Véronique Kämpfen
Article paru dans Entreprise Romande du 9 novembre 2018