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La souffrance des soignants (édito de La Lettre de l’AMGe de mars 2019)

Des soignants en souffrance

Les journaux en ont fait leurs gros titres: les soignants crient au secours. Dans certains secteurs, de très nombreux soignants vont jusqu’à envisager d’abandonner leur profession. Le découragement est patent, bien que peu exhibé, et il interpelle à l’heure où les éloges semblent fleurir, la Suisse arrivant encore en tête des pays européens pour la qualité de ses soins. Tous les secteurs de la santé sont concernés, et les médecins n’y échappent pas.

Perte de sens

Le burn-out touche invariablement toutes les professions. Comme diagnostic isolé ou comme  composante d’un état dépressif, les avis des spécialistes et des assurances sociales divergent, mais l’unanimité est claire quant à son impact. La commission de la santé du Conseil national vient pourtant de refuser d’enregistrer le syndrome d’épuisement professionnel comme maladie professionnelle. L’épuisement des équipes, la fatigue liée à un stress permanent et aux efforts physiques sont le lot quotidien de nombreux soignants. Mais c’est surtout la perte de sens et le manque cruel de reconnaissance qui sont lourds de conséquences. La surcharge chronique de travail et la désorganisation  professionnelle envahissent jusqu’au temps personnel. Aucune profession de la santé n’est épargnée, on entend même des étudiants en médecine s’interroger sur leur choix et leur avenir.

Vieillissement de la population et pénurie de soignants

L’espérance de vie dans notre pays a augmenté de cinq ans pour les femmes et de trois ans pour les hommes lors des vingt dernières années, ce qui est considérable. La perspective pour un jeune retraité est de vivre encore vingt ans. Le taux de survie au cancer, et dans des conditions de vie toujours améliorées, ne cesse de progresser grâce à des diagnostics précoces, à des traitements plus performants et à des équipes pluridisciplinaires. La demande en soignants va être exponentielle dans les prochaines années. On travaille déjà aujourd’hui à flux tendu dans tous les secteurs de la santé pour des raisons financières, et les perspectives sont très inquiétantes. Alors que les politiques prônent une diminution du volume salarial en ayant recours à du personnel moins qualifié, il faudrait au contraire renforcer la dotation en personnel soignant qualifié, plus à même de répondre à une demande croissante sans perte de qualité des soins prodigués, toujours plus complexes. C’est pour le moins préoccupant.

Un Conseiller d’Etat en grand écart

Fort de l’emploi, de la santé mais aussi depuis peu de la sécurité et de la police, M. Mauro Poggia a souligné dès sa prise de fonction, à juste titre, la grande souffrance de certaines brigades policières et mis en avant le manque d’effectifs et le travail administratif trop important. Souffrance, manque d’effectifs, lourdeurs administratives, cela correspond exactement au diagnostic posé pour les professionnels de la santé. Alors oui, pour le secteur de la santé aussi, il faudra augmenter de manière significative les ressources financières, prévoir de nouvelles embauches, une diminution des tâches administratives et une reconnaissance forte du travail effectué. Les risques sont importants de voir se défaire la qualité des soins et que se détourne des professions médicales et paramédicales une jeunesse en quête de métiers à haute valeur éthique et sociétale. La santé est pour chacun un bien inestimable et l’accès aux soins pour tous est une priorité pour les Genevois qui sont attachés aussi à une haute qualité de prise en charge. Cela ne se fera qu’en accompagnant et soutenant avec conviction l’ensemble des professionnels de la santé, plutôt qu’en les précipitant à force de brimades et de disqualifications vers l’épuisement.

Dr Michel Matter
Président de l’AMGe

Dre Monique Gauthey
Vice-présidente de l’AMGe