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Contre la mort privatisée

  Lundi 25 Mars, 2019

Après s’être opposé au suicide assisté de son frère, l’instituteur à la retraite Claude Mermod publie un pamphlet sur le modèle helvétique. Et relance le débat

On l’avait rencontré la première fois un jour d’octobre 2016. Il y avait urgence. Son frère venait de lui annoncer son suicide assisté programmé quatre jours plus tard. Tout juste informés, Claude Mermod et un autre de ses frères avaient saisi la justice et obtenu de celle-ci qu’elle interdise à Exit de prescrire la potion létale. Avec leur avocat, ils avaient décidé de médiatiser leur cas. Puis, en pleine procédure judiciaire, leur frère aîné se donnait la mort dans la solitude.
Depuis, il y a eu les plateaux de télévision, les débats, les courriers de lecteurs tranchés. «Je n’ai jamais voulu ça, mais je suis devenu un militant», remarque aujourd’hui Claude Mermod dans sa maison à l’ombre du Salève. L’instituteur à la retraite vient tout juste de recevoir les premiers exemplaires de son livre édité par L’Harmattan à Paris. Il l’a intitulé «Je vais mourir mardi 18», reprenant les mots écrits par son frère quand il lui annonçait son projet de fin de vie.
On parle de livre, mais le terme de pamphlet paraît plus approprié. Exit y est apparenté à une «secte» avec «ses gourous». La Suisse? Pays «au visage souriant qui maintenant fait commerce de mort».

Oui à l’euthanasie

Le propos dénonçant «les dérives» du suicide assisté s’est structuré, voire durci. À en devenir excessif? «J’ai été diplomate toute ma vie. Mais cette question de vie ou de mort interdit la demi-mesure», tranche-t-il. Qu’est-ce qui l’a nourri durant ces deux ans de vie monacale dédiés à la rédaction de son livre? La colère d’avoir perdu un frère qu’il considérait en bonne santé, assurément, mais elle n’est pas son levier, assure-t-il. «J’étais obligé d’écrire. Pour survivre. Celui qui ne fait pas son deuil ne peut renaître à la vie.»
Claude Mermod cherche aussi à lever les incompréhensions: il ne s’oppose ni à Exit ni au droit de mettre un terme à sa vie. En revanche, le septuagénaire se dresse contre l’élargissement des conditions d’accès au suicide assisté, adopté par l’association en 2014. Depuis cette date, Exit accompagne aussi les personnes atteintes de polypathologies invalidantes liées à l’âge. En d’autres termes, une personne âgée qui décide d’en terminer sans pour autant se trouver en fin de vie peut se voir proposer la potion létale. «Aujourd’hui, ce cas de figure représente un tiers des morts par suicide assisté en Suisse, relève Claude Mermod. C’est un tiers de trop.»

La médecine divisée

Cette position a valu au militant de nombreuses inimitiés. Depuis que la presse et la télévision se sont penchées sur son combat en justice pour faire annuler le suicide assisté de son frère, on le reconnaît parfois dans la rue, on l’interpelle. «J’ai subi quelques agressions verbales: on m’a crié que je n’avais pas le droit de faire ça, que cela relevait de la liberté individuelle de mon frère.»
Son opposition a également provoqué de profondes dissensions dans sa famille nombreuse. Les amis? «Je sais qu’environ la moitié sont dans l’autre camp, mais ils évitent de m’en parler, dit-il. Ce débat est clivant.»
Dans une société divisée à l’égard du suicide assisté, Claude Mermod compte également ses soutiens. En ouvrant les premières pages de son livre, on découvre une préface signée du conseiller d’État Mauro Poggia. Le médecin et député neuchâtelois Laurent Kaufmann, auteur d’une initiative cantonale demandant à la Confédération de fixer un cadre légal, déploie des arguments semblables aux siens.
À l’affût de chaque mot sur la question, Claude Mermod a vu dans l’intervention récente du docteur Michel Matter, vice-président de la Fédération des médecins suisses (FMH), une pierre supplémentaire au barrage qu’il tente de construire. En juin 2018, le médecin genevois contestait les directives de l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) car celles-ci «laissent trop de place à une zone d’ombre» en matière de suicide assisté. Ces dernières fixaient le critère d’une «souffrance insupportable» pour autoriser la prescription de la potion létale. Mais pour la faîtière des médecins, le patient doit se trouver «en fin de vie», raison pour laquelle la FMH a refusé d’intégrer ces directives dans son code de déontologie.

Le modèle indirect suisse

Malgré cette actualité nourrie et ses nombreux acteurs, Claude Mermod dit se sentir seul dans son combat. «J’ai contacté un grand nombre de pontes de la médecine et de l’éthique pour leur soumettre des passages de mon livre. La plupart n’ont pas répondu à mes demandes.»
Au terme de longues recherches, cet homme qui ne connaissait rien au suicide assisté avant d’y être confronté milite pour un système inspiré des modèles belge et hollandais. Les deux pays ont été les premiers à légaliser l’euthanasie pour des malades dont la situation médicale est sans issue. En Suisse, le Code pénal punit uniquement celui qui donne la mort «pour un motif égoïste». Pour le reste, la jurisprudence repose sur les directives de l’ASSM. C’est pourquoi des associations telles qu’Exit et Dignitas peuvent exercer une euthanasie active indirecte, ou suicide assisté, en fournissant la potion létale que la personne demandeuse ingérera.
Ce modèle suisse que beaucoup considèrent avant-gardiste, Claude Mermod l’exècre. Parce qu’il «offre un départ à la carte»; parce que cette «mort privatisée» ignore l’existence même des proches. Avec ses mots véhéments, le retraité se dit prêt à quitter la Suisse si rien ne change. Tout récemment, il a également fondé une association avec l’ambition de réviser le Code pénal et promouvoir le goût de vivre chez les aînés.
Il y a une question qu’on a longuement hésité à poser à l’auteur du livre. On se lance. Elle le ramène à son frère qui avait décidé de faire appel à Exit. Car, en cours de procédure judiciaire, l’octogénaire a mis fin à ses jours, seul, chez lui. À ce moment-là, s’est-il demandé s’il aurait mieux valu accompagner son frère dans ses derniers instants? «Comme chaque personne qui perd un proche de cette manière, j’ai vécu un grand tourment, répond-il, bouleversé. Mais regarder mon frère boire un poison? Jamais, c’est trop insupportable.»

«On a banalisé l’acte de se donner la mort»

Mauro Poggia signe la préface du livre de Claude Mermod. Bien que le conseiller d’État MCG soit omniprésent dans le paysage politique du moment, on ne l’attendait pas sur la question hautement délicate du suicide assisté.

Mauro Poggia, pourquoi avoir signé la préface de ce livre?

Monsieur Mermod me l’a demandé et j’ai accepté. Cela ne signifie pas que j’adhère à tout ce qu’il écrit avec son inévitable subjectivité, mais il me paraît important de montrer que l’on peut aborder ce problème de société avec sensibilité, quelle que soit sa fonction.

On vous sent prudent, mais également critique à l’égard des pratiques actuelles.

Oui, je suis critique à l’égard du prosélytisme de certaines associations qui font la publicité de leur «succès». Où s’arrête l’altruisme et où commence l’action militante? J’observe qu’on est en train de simplifier une problématique complexe en banalisant l’acte de se donner la mort. Est-ce que notre société n’est pas en train de démissionner par facilité et de perdre ce qui fait son humanité: la solidarité?

Ces décisions sont pourtant prises par des personnes libres et en possession de leur capacité de discernement…

Les demandes de suicide assisté peuvent être légitimes, je ne le conteste pas, et sont l’expression de la liberté de chacun. Mais je crois aussi que le choix de mourir est exprimé en fonction de données du moment et que, dans certains cas, le désarroi peut avoir besoin de temps pour être surpassé. Que dirions-nous si notre société répondait aux souffrances issues de l’isolement par une potion létale?

Est-ce qu’une loi spécifique pourrait cadrer les pratiques?

Je pense que nous avons tort de vouloir légiférer davantage. L’arsenal juridique actuel est suffisant pour éviter les dérives et la réponse sociétale doit pouvoir évoluer. Si l’on passe de l’actuelle liberté de mourir au «droit» de mourir, l’État devra non seulement agir activement pour permettre l’exercice de ce droit, mais informer ceux qui pourraient l’exercer. À quand alors la distribution de dépliants dans nos EMS? La réponse administrative à cette question entraînerait une déresponsabilisation des acteurs, que ce soient les proches ou les professionnels de la santé et du social.

Luca Di Stefano

 

 

 

 

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