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L’Hôpital est invité à créer une banque de lait maternel

  Samedi 23 Mars, 2019

Une députée demande aux HUG de concevoir un lactarium alimenté par des donneuses, comme il en existe outre-Sarine. Le CHUV pense fonder une telle structure pour 2021

Le lait maternel, c’est un peu de l’or en barre. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), c’est l’alimentation optimale pour les bébés. Lorsque ce lait fait défaut, l’OMS, tout comme l’Unicef, préconisent de recourir à du lait pasteurisé de donneuse. Appelé «le deuxième meilleur lait», il est surtout utilisé pour les nourrissons dits à risques – nouveau-nés prématurés et/ou malades. Ce lait provenant du surplus de mères volontaires est stocké dans des banques de lait maternel, appelées aussi lactariums. Il en existe dans le monde entier. En Suisse, on en trouve dans les hôpitaux et maternités de six cantons alémaniques: Argovie, Bâle, Berne, Lucerne, Grisons et Saint-Gall (qui en a deux). Au Tessin et en Romandie? Pas l’ombre d’une goutte. Seuls des sites internet ou groupes Facebook permettent des échanges informels entre mamans.
Alors Delphine Bachmann, députée PDC genevoise, vient de déposer une motion pour demander aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) de créer un tel service. «Je ne critique nullement les pratiques des femmes qui procèdent à des échanges sur internet, explique-t-elle. Mais le fait que le système ne les encourage ni ne les soutient, alors que les bénéfices sont reconnus, est un problème de santé publique. L’existence de ces réseaux prouve bien que la demande est réelle pour pallier un manque.» Et d’ajouter: «Le lait, c’est de l’or en barre et on le gaspille alors qu’il pourrait bénéficier à des bébés. L’État doit investir pour offrir la possibilité d’échanger du lait dans des conditions sécurisées.»
En Suisse, contrairement à d’autres pays, il n’existe pas de banque de lait maternel privée. Les lactariums sont intégrés à des hôpitaux ou des maternités et fonctionnent selon des critères stricts sur le modèle des banques de sang (lire ci-dessous).

Difficultés pour allaiter

Dans les grandes lignes, la mère donneuse doit satisfaire à des exigences multiples, son lait est récolté à domicile avant d’être analysé et pasteurisé. Bâle possède le plus ancien lactarium de Suisse, créé en 1938 et accueillant une trentaine de donneuses par an. Leur lait profite à une centaine de bébés, en majorité des prématurés, rapporte Caroline Peter, associée de la banque de lait maternel de l’Hôpital universitaire pédiatrique de Bâle.
Elle explique que ce service a été mis en place essentiellement pour les bébés à risques, dont les mères ne sont pas en mesure d’allaiter. «Ces nouveau-nés représentent environ 5% des naissances en Suisse», précise Céline Fischer Fumeaux, médecin associée au Service de néonatologie du CHUV à Lausanne, qui revient sur les difficultés de ces mamans: «Elles subissent souvent beaucoup de pression, alors qu’elles sont plus stressées et que les conditions d’allaitement sont plus difficiles. Des études montrent que leur allaitement est moins fréquent et plus court que celui des autres mères. Or, ce sont justement leurs bébés à risques qui ont le plus besoin de lait.»
Pour certaines, il peut également être contre-indiqué d’allaiter (traitements médicamenteux, par exemple). Pour d’autres enfin, il se peut que le tire-lait rebute – «ce n’est pas anodin comme acte», précise la doctoresse – ou que l’allaitement ne soit simplement pas souhaité «et dans ce cas, il faut respecter les raisons de ce choix». Sans jeter la pierre. Car le lait en poudre ne tient que la troisième place du podium mais demeure une alimentation tout à fait adaptée pour le bébé.
Caroline Peter constate que les besoins augmentent et devraient continuer de croître: le nombre de prématurés est stable, mais les naissances, elles, sont en hausse. Le nombre d’accouchements prématurés devrait donc augmenter proportionnellement.
Si ce deuxième lait est important pour ces bébés à risques, c’est parce qu’il permet de diminuer les risques de certaines complications, en particulier digestives (lire à droite). Enfin, il peut aussi bénéficier indirectement à la maman en permettant de réduire une certaine pression.

Craintes liées à l’hygiène

Si ces lactariums sont si bénéfiques, pourquoi n’en existe-t-il pas en Suisse romande? La question semble sensible. Sollicités, les HUG ont répondu qu’il était «prématuré de se positionner sur cette question». Même réponse du côté du ministre de la Santé, Mauro Poggia. En revanche, le médecin cantonal a accepté de répondre. D’un point de vue de santé publique, Jacques-André Romand verrait d’un bon œil la création d’une banque de lait à Genève. «Cela existe partout ailleurs et on pourrait s’attendre à ce que les cantons romands disposant d’hôpitaux universitaires en soient équipés. D’autant que l’Office fédéral de la santé (OFSP) recommande la création de lactariums depuis 2010.»
Alors, que craint-on? «Je pense qu’il y a des réserves, essentiellement liées à l’hygiène, répond Jacques-André Romand. On a probablement encore en mémoire les contaminations lors de transfusions sanguines par le VIH ou l’hépatite C.» Il évoque aussi la difficulté du recrutement des donneuses, les contraintes de transport et de stockage du lait. Céline Fischer Fumeaux partage ces hypothèses, «la gestion est en effet complexe et peut paraître contraignante».
L’argument financier pèse également dans la balance. On estime que le coût du lait de lactarium revient à 120 à 180 francs pour un litre. «C’est un investissement mais il peut mener à terme à des économies, soutient la spécialiste vaudoise. Cet argument est documenté dans plusieurs pays: un lactarium couplé à une promotion et un soutien de l’allaitement permet de réduire les complications graves, la durée d’hospitalisation et donc, in fine, les coûts.» Parmi ces risques, l’entérocolite, une affection digestive pouvant engendrer de graves conséquences. Le lait artificiel, moins facile à digérer, augmente son risque d’occurrence d’environ cinq fois. «Ces cas restent rares et touchent moins de 10% des grands prématurés, précise-t-elle encore. Mais en plus de la gravité de ces situations, la prise en charge est onéreuse, de 50 000 à 200 000 francs. Rien qu’en regard de ces rares cas, la création d’un lactarium est donc rentable.»

Facteurs sociaux et éthiques

Les deux professionnels pointent encore des facteurs sociaux. Jacques-André Romand raconte avoir tenté de mettre en place, il y a quelques années, une brigade de grands-pères et de grands-mères pour garder les enfants malades dans le but de soulager les parents sans solution de garde. «L’idée n’a pas séduit. Difficile d’accepter de confier un tel rôle à des étrangers sans savoir qui serait tenu pour responsable en cas de problème. On retrouve ces réticences avec le don de lait.»
Céline Fischer Fumeaux reconnaît que donner le lait d’une autre femme peut déranger. «Il faut prendre le temps d’exposer les bénéfices et dans la majorité des cas, il n’y a pas de refus. Mais s’il y a en a, il faut les respecter.» Elle pointe enfin la différence de culture entre Alémaniques et Romands: «Un rapport de l’OFSP montre qu’il y a une culture de l’allaitement plus favorable outre-Sarine, où l’on allaite plus longtemps.»
Enfin, l’absence de lactarium pourrait-elle s’expliquer par un manque de demande? «Non, le besoin est réel et il y a aujourd’hui des lacunes», soutient-elle. Dans ce contexte, le CHUV planifie d’ailleurs la création d’un lactarium intercantonal (l ire ci-contre).

Dérives en cas de business

On tresse des louanges aux banques de lait. Pourtant, ce système n’est pas exempt de dérives. Dans certains pays, le lait de donneuse est commercialisé et fait l’objet d’un business, sans réel contrôle. Pour Céline Fischer Fumeaux, «des dérives peuvent en effet apparaître dès lors qu’il y a des enjeux financiers, que la pratique n’est pas strictement encadrée et que le lactarium n’a pas une forte vision de santé publique». Et de citer l’exemple des États-Unis, où le congé maternité peut aller de 0 à 12 semaines. «Plutôt que de développer une vraie politique d’allaitement, on rémunère des donneuses sans contrôle. Il y a quelques années, un scandale a éclaté: le lait de donneuses était importé du Cambodge…»
Autre risque: ne risque-t-on pas que des mères peu motivées par l’allaitement se tournent directement vers la solution de la donneuse et que le taux d’allaitement chute? «Des études menées en Europe et en Australie montrent que cette crainte, compréhensible, est infondée, soutient la médecin du CHUV. De fait, la création de lactariums ne semble pas entraîner une baisse de l’allaitement mais semble au contraire s’associer le plus souvent à son augmentation, sans doute parce qu’elle permet une promotion plus large de l’allaitement maternel, de ses bienfaits et des moyens à disposition.»
Enfin, il existe de nombreuses plateformes de don ou d’achat de lait maternel sur internet. Comment s’assurer de la qualité du lait échangé? Céline Fischer Fumeaux tout comme le médecin cantonal déconseillent ce genre de pratiques. «On ne maîtrise pas les risques infectieux. Voilà pourquoi il faut pouvoir proposer une structure sécurisée et efficiente», conclut la doctoresse.

Critères aussi stricts que pour le sang

Les contrôles du lait de donneuses peuvent être assimilés à ceux des banques du sang, «c’est-à-dire qu’ils sont très stricts», souligne Caroline Peter, associée de la banque de lait maternel de l’Hôpital universitaire pédiatrique de Bâle. Les mères doivent avoir un excédent de plus de 200 ml de lait par jour. À Bâle, seul le lait produit pendant les trois premiers mois suivant la naissance de son propre enfant est collecté. La sélection des mères est rigoureuse, elles sont contrôlées pour certaines maladies (hépatites, VIH, etc.) et soumises à des tests sanguins.
Leur lait subit une analyse bactériologique avant d’être testé tout au long du don, précise la responsable. Surtout, il est pasteurisé. Cette technique est considérée comme la plus sûre pour inactiver les microbes. Malgré cette opération, peut-il encore contenir des bactéries? Céline Fischer Fumeaux, médecin associée au Service de néonatologie du CHUV, répond qu’en théorie, il peut être recontaminé par des bactéries «voilà pourquoi sa manipulation et sa conservation doivent répondre à des normes et des contrôles stricts». Elle précise que sur les récentes décennies, «aucun cas de transmission de maladie infectieuse par du lait de donneuse traité dans une banque de lait homologuée n’est à déplorer». La composition du lait varie selon l’âge de l’enfant.
Le lait pour prématurés est ainsi plus riche en certains nutriments que le lait pour un petit de trois mois. Faut-il alors que le receveur ait le même âge que le bébé de la maman donneuse? «Idéalement oui, mais en pratique ce n’est pas toujours réalisable, répond Céline Fischer Fumeaux. Le lait de donneuses sera moins «individualisé» que celui  de sa propre mère. De plus,  la pasteurisation fait perdre une partie des propriétés nutritionnelles et protectrices. C’est pour ça qu’on parle d’un «deuxième meilleur lait» .
Selon l’European Bank Milk Association, en 2014, les lactariums suisses ont administré 1158 litres de lait de 94 donneuses. En 2018, Berne a récolté 270 litres auprès de 28 donneuses qui ont bénéficié à 107 bébés. À Lucerne, 190 litres de lait de dix donneuses pour 90 bébés. 15 mères et 193 litres de lait pour 100 bébés dans les deux lactariums de Saint-Gall.

Bienfaits du lait

Antonina Chilin, sage-femme responsable à la Maternité de l’Hôpital cantonal, rappelle que l’allaitement est un choix et la mère qui souhaite le faire «doit être aidée, car c’est un apprentissage». Elle indique ensuite que le lait maternel fournit les nutriments dont l’enfant à besoin pendant les six premiers mois de vie. «Il contient graisses, sucres, protéines, fer, oligoéléments ainsi que les anticorps de la maman.» L’OMS précise encore que l’allaitement exclusif au sein diminue la mortalité infantile imputable aux maladies de l’enfance. «Par ailleurs, ajoute Antonina Chilin, de plus en plus d’études montrent que le lait artificiel modifie la flore intestinale du bébé et que cela peut aussi favoriser le développement d’allergies.»

Lactarium au CHUV pour quelque 200 bébés

Le CHUV à Lausanne planifie la création d’un lactarium à visée intercantonale. La structure pourrait être destinée aux bébés à risques vaudois, mais aussi du Valais, de Fribourg et de Neuchâtel. L’hôpital lausannois a déjà procédé à une évaluation du volume potentiel des besoins. Céline Fischer Fumeaux, médecin associée au Service de néonatologie, détaille: «On anticipe environ 100000 naissances par an en Suisse, dont 25 000 en Romandie. Si on écarte les 5000 naissances de Genève, il nous reste 20 000 bébés.»
Elle explique ensuite qu’environ 5% des naissances sont des nouveau-nés à besoins particuliers – soit 1000 bébés par an pour notre bassin – «et on estime qu’au minimum 20% des mères de ces enfants ne parviennent pas ou pas entièrement à allaiter. Le nombre de bébés qui pourraient avoir besoin de lait de donneuses s’élèverait ainsi à environ 200 par an.» Il faudrait alors plusieurs dizaines de mamans donneuses… Et une logistique importante. «En effet. C’est pour cela que nous procédons par étapes.» La première a déjà eu lieu, de 2015 à 2018, avec la concrétisation d’une politique de soutien à l’allaitement à l’attention des mères des bébés à risques. «Nous avons mis en place une équipe pluridisciplinaire et des consultantes en lactation disponibles 24/24 h pour informer, aider, soutenir. Le taux d’allaitement des mères de prématurés a augmenté de 60 à 80%.»
La seconde étape, en cours, consiste à jauger les besoins et les moyens d’y répondre. Ceux-ci sont estimés à 2-3 litres par jour. «Les coûts de production peuvent atteindre quelques centaines de milliers de francs par an. Il nous faut nouer des partenariats avec d’autres organismes, avec les cantons partenaires de notre réseau et sonder la disponibilité de la population.» Enfin, la troisième étape comprendra un déploiement progressif de la banque de lait.

Aurélie Toninato

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