< | >

Un vieil antibiotique efficace contre le cancer du sein

  Samedi 30 Mars, 2019

Des chercheurs des Universités de Genève et Lausanne se préparent à des essais sur des volontaires dans notre canton

En 2014, l’expérience a marché sur des cellules de culture. Le résultat vient d’être confirmé sur des souris et publié dans le journal «Cancer Letters». En automne, le traitement pourrait être testé sur des patientes genevoises. Des scientifiques des Universités de Genève (UNIGE) et Lausanne (UNIL) viennent de démontrer à nouveau l’efficacité d’un antibiotique vieux de 70 ans pour stopper la progression du type de cancer du sein le plus mortel: le «triple négatif».
Cette maladie représente 15% des cas de cancer du sein mais est pourtant responsable de la moitié des décès. Elle fait plus de 200 000 victimes par an dans le monde et probablement 700 en Suisse. Selon les données fournies par le Registre genevois des tumeurs, au total 350 cas de cancer du sein triple négatif ont été diagnostiqués sur la période 2003-2015 dans le canton. «Cela représentait en moyenne 32,2 nouveaux cas par an sur la période 2011-2015», calcule Evelyne Fournier, biostatisticienne.
Le terme «triple négatif» indique que le cancer est négatif aux récepteurs hormonaux (d’œstrogènes et de progestérone) et au gène HER2.
«Ce type de cancer est le plus agressif, il est très difficile à traiter car il n’existe pas de thérapie ciblée, et il progresse très vite», explique Vladimir Katanaev, professeur au Centre de recherche translationnelle en onco-hématologie de la Faculté de médecine de l’UNIGE. Il frappe surtout les femmes jeunes.

Un antibiotique bien connu

La clofazimine, un antibactérien utilisé dans la lutte contre la lèpre, permet de bloquer la voie de signalisation cellulaire Wnt, qui, en donnant un signal erroné de croissance, conduit au développement de tumeurs. Cette même voie est aussi l’une des principales suspectes dans d’autres cancers, comme ceux du foie et du côlon. Selon le biologiste genevois, l’idée de base est de cibler les éléments spécifiques aux cellules cancéreuses mais absents des cellules saines, pour développer des traitements médicamenteux.
Avec la clofazimine, aucun effet secondaire indésirable n’a été détecté. Cet antibiotique est «très prometteur, reprend Vladimir Katanaev. On connaît déjà son historique, ses dosages. Alors qu’avec une nouvelle molécule, les essais cliniques sont très chers et très longs, là, cela s’annonce beaucoup plus facile.» Ce sont les avantages du repositionnement de médicaments connus.
Dans le domaine public, la clofazimine est donc très peu onéreuse, elle «figure même sur la liste des médicaments essentiels de l’OMS et est produite un peu partout dans le monde, y compris en Suisse».

Pas si simple à financer

Paradoxalement, cette situation complique la levée de fonds nécessaires à la poursuite des travaux. «S’il s’agissait d’une nouvelle molécule, les laboratoires pharmaceutiques auraient tout intérêt à investir car ils pourraient la breveter. Là, ils n’ont pas d’incitation à le faire puisque l’antibiotique est dans le domaine public.» Le spécialiste précise que l’Université de Genève ne va retirer aucun bénéfice car il s’agit de recherche publique. Ainsi elle va chercher l’argent de philanthropes et a déposé deux demandes de subsides, auprès de la Ligue suisse contre le cancer et de la Fondation privée des HUG.
De combien a-t-elle besoin pour financer les essais cliniques sur des patientes volontaires? «Il n’est pas facile de fournir une estimation exacte, avance le professeur. Cela dépend du nombre de patientes que l’on pourra attirer. La première phase se fera à Genève et la deuxième probablement ailleurs en Suisse, avec d’autres centres comme le CHUV ou peut-être l’Hôpital de Berne. Le total pour les deux phases devrait se monter entre 2 et 2,5 millions de francs. Mais ce montant est sans doute surestimé.»
Parallèlement à la recherche de fonds, une demande d’autorisation d’essais cliniques, très détaillée, devrait être déposée cet été auprès de structures régulatrices, qui pourraient se prononcer environ deux mois après.

Sophie Simon

 

< Retour à la liste