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Congeler ses ovules, libération ou aliénation?

  Vendredi 5 Avril, 2019

Pouvoir enfanter plus tard en congelant ses ovocytes soulève des enjeux d’éthique. En vue d’une table ronde demain à Hermance, deux médecins ouvrent le débat

Congeler vos ovules, ça vous tente? Le but étant de garder des jetons de réserve pour tenter de concevoir un enfant une fois que votre fertilité aura baissé à cause de l’âge, ou disparu à la suite d’un traitement médical (comme la chimiothérapie). En Suisse, «entre 200 et 400 femmes recourent à cette pratique mais personne ne connaît la statistique exacte», prévient Dorothea Wunder, spécialiste en médecine de la reproduction et endocrinologie gynécologique officiant au Centre de procréation médicalement assistée à Lausanne (CPMA), invitée par la Fondation Brocher à donner une conférence à Hermance demain à 10 h.

Célibataire à 38 ou 40 ans

La congélation des ovocytes est-elle une avancée pour les femmes? Dorothea Wunder le croit: «Potentiellement oui. Je constate que les femmes qui me consultent sont soulagées de pouvoir agir. Elles ont typiquement entre 38 et 40 ans, ont toujours voulu être mères et sont séparées depuis peu. Elles espèrent retrouver quelqu’un, mais congèlent leurs ovules au cas où concevoir naturellement un enfant deviendrait impossible.»
La Suisse est encore loin d’une situation où les entreprises proposent à leurs employées de couvrir leurs frais de congélation des ovocytes pour les inciter à poursuivre leur carrière pendant la trentaine, à l’instar de Facebook ou Apple. À lire Marianne Durano, jeune philosophe écologiste française et auteure de «Mon corps ne vous appartient pas» (Albin Michel, 2018), cette possibilité technique relève plutôt de l’asservissement: «Ainsi, le plan de carrière idéal valorisé par notre société est absolument contradictoire avec le rythme du corps féminin – une fécondité maximale avant 25 ans, une maternité qui s’étale de 25 à 40 ans, puis la ménopause. Or, plutôt que d’adapter la logique sociale aux exigences corporelles des femmes, en valorisant le travail et l’expérience des femmes d’âge mûr, on préfère soumettre le corps féminin par des moyens techniques», écrit-elle.
Un avis partagé par la doctoresse Wunder, qui voit dans la congélation des ovocytes «un plan B» en attendant que des changements sociétaux voient le jour. «Ce serait regrettable si rien ne changeait dans ce sens-là», estime-t-elle.

Carrière ou bébés

Ce scénario catastrophe d’un asservissement de la femme par le monde du travail fait tiquer Samia Hurst, médecin et bioéthicienne: «Plus que la technique en elle-même, c’est le succès qu’on lui prête qui est problématique. Il y a un fantasme autour de la congélation des ovocytes, qui est vue comme une technique infaillible pour avoir des enfants. C’est faux. Ce n’est déjà pas si évident de procréer: la probabilité pour une femme de tomber enceinte à 25 ans en ayant des rapports pile au moment de l’ovulation est inférieure à 30%. La fécondation in vitro (FIV) et la congélation des ovocytes ne sont que des façons d’essayer de faire aussi bien que la nature, mais absolument pas des garanties.»
Soit. Mais admettons que la science progresse et que le taux de succès augmente considérablement. N’y aurait-il pas un problème éthique à contrarier le cycle naturel des femmes, comme le suggère Marianne Durano dans son ouvrage? «Je ne crois pas que la majorité des femmes ressente une pression à différer la maternité. Une caissière âgée de 25 ans n’a pas de pression à différer: elle sait qu’une assurance est mise en place et qu’elle est remplaçable pendant son congé maternité. Lorsqu’il y a pression, elle sera la même plus tard. La difficulté concerne les femmes qui font carrière, soit celles qui sont justement les plus à même de se tourner vers un autre employeur en cas de pression. Ces dernières sont effectivement défavorisées dans ce domaine.» Samia Hurst ajoute que le monde du travail n’est «qu’un facteur parmi d’autres» qui peut pousser à la congélation des ovocytes. «En général, c’est tout simplement parce que la femme n’a pas trouvé le partenaire parental avec lequel elle souhaite faire des enfants.»

«Migros data» regrettable

La loi suisse actuelle, qui prévoit un temps de congélation de dix ans au maximum, est-elle pertinente? Non, selon les deux médecins. Dorothea Wunder l’illustre par cet exemple: «Dans le cas d’une congélation d’ovocytes avant le traitement d’un cancer d’une femme de 20 ans, la contraindre à utiliser ses ovocytes à 30 ans peut se révéler un peu tôt par rapport à sa situation de vie. Je serais plus pour une limite sur l’âge de la femme à qui on réimplante l’ovule fécondé. Car actuellement, rien n’empêche une femme de 53 ans, qui aurait congelé ses ovocytes dix ans plus tôt, de se faire implanter un embryon. Or cela l’expose à de grands dangers (lire ci-dessous).»
Samia Hurst regrette aussi le «Migros data» général prévu par la loi: «Un cas où la fertilité sera affectée par un traitement médical n’est pas semblable à celui d’une femme en bonne santé qui fait un choix de planification pour elle ou encore pour arranger son employeur. La loi devrait mieux en tenir compte.»
Cryogénisation des ovocytes: Quels enjeux éthiques pour une maternité différée? Conférence de Dorothea Wunder et table ronde, sa 6 avril, 10 h, Fondation Brocher, route d’Hermance 471, réservation www.brocher.ch ou 022 751 93 93

Marianne Grosjean

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