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La rougeole fait deux morts, les antivaccins sont sous pression

  Samedi 4 Mai, 2019

Berne a révélé jeudi que la rougeole a tué deux fois en 2019. Ce qui relance le débat sur les cercles qui luttent contre les vaccins

La menace se précise. Après avoir confirmé récemment le retour de la rougeole en Suisse, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a annoncé, jeudi, deux cas mortels. En 2019, la maladie a ainsi provoqué treize épidémies: 155 cas ont été déclarés dans le pays. Ce qui multiplie par huit le nombre de malades en une année, soit 2,2 par million d’habitants en 2018 contre 16,2 en 2019.
Les Suisses pensaient avoir éradiqué la rougeole depuis longtemps. Et voilà qu’elle tue à nouveau au XXIe siècle. Cette résurgence se vérifie aussi à l’étranger. Comment est-ce possible? Les deux victimes alémaniques, qui étaient âgées de 30 et 67 ans, n’étaient pas vaccinées. Ce détail confirmerait-il les craintes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui estime que l’influence des mouvements antivaccins est une des causes de cette résurgence? L’OMS prend dans tous les cas cette menace très au sérieux. Elle a désigné les vaccinosceptiques comme un des dix ennemis à affronter en 2019.
La Confédération, elle, relativise. Mark Witschi, chef de la section recommandations de vaccinations et mesures de lutte à l’OSFP, dit ne pas savoir pourquoi ces deux victimes n’étaient pas protégées. «Est-ce par oubli, par ignorance ou par conviction?» demande-t-il. Le fonctionnaire reconnaît toutefois que, de manière générale, il y a un lien supposé entre la diffusion de ce scepticisme et le taux de vaccination. «Ces courants ont une réelle influence sur le comportement des gens.»
Qui compose ce mouvement antivaccin? La mouvance est d’abord mondiale. Andrew Wakefield en est le fer de lance. En 1998, ce médecin britannique a publié l’idée que le vaccin contre la rougeole provoque l’autisme. Cette théorie est depuis contestée par les autorités médicales officielles, dont l’OFSP.
Ce praticien aujourd’hui radié par l’ordre britannique s’est réfugié aux États-Unis. Il dispose de relais «très actifs» en Suisse, suggère Laurent-Henri Vignaud. «Votre pays est d’ailleurs un des grands producteurs de propagande antivaccin dans le monde», poursuit cet historien français des sciences de l’Université de Bourgogne, qui vient de terminer la corédaction de «Antivax», un livre consacré à la question. Cette propagande helvétique est ensuite diffusée à l’étranger via les réseaux sociaux. L’universitaire français a étudié les ouvrages de plusieurs militants, passés ou présents, notamment ceux du docteur genevois Christian Tal Schaller. Il aurait pu aussi citer Françoise Berthoud, qu’il avoue ne pas connaître. Cette pédiatre homéopathe à la retraite, qui est aussi de Genève, diffuse ses critiques dans les plus grandes librairies. Elle a rédigé «La (bonne) santé des enfants non vaccinés», qui défend entre autres la théorie sur l’autisme d’Andrew Wakefield.
Françoise Berthoud ne milite pas seule. Elle fait partie du Groupe médical de réflexion sur les vaccins. Le site internet de ce cercle explique avoir été créé en 1987 pour «répondre à la demande des parents réticents». Ce groupe a réédité en 2018 son livre «Qui aime bien, vaccine peu!» qui relaie aussi la thèse de Wakefield.
Ce cercle médical se compose aujourd’hui de six praticiens romands, tous spécialisés dans l’homéopathie. Il y a le retraité vaudois François Choffat qui publie des livres. Il y a la Neuchâteloise Nathalie Calame qui se déclare «vaccinosceptique» sur le site internet de son cabinet. Ajoutons encore le Valaisan Jean-Paul Ecklin qui avait pris position dans les médias lors de la campagne sur la loi sur les épidémies en 2013.
Les avis varient dans ce Groupe de réflexion. Nous avons contacté plusieurs de ses membres pour en connaître les détails. Françoise Berthoud a profité de ces échanges par courriel pour rappeler le danger de la vaccination, dans certaines situations, contre la rougeole. Jean-Paul Ecklin, qui s’exprime à titre personnel, nous a fait comprendre qu’il n’est pas un antivaccin, mais un vaccinosceptique. Nathalie Calame et François Choffat ont refusé de répondre; ils n’ont plus confiance dans les médias officiels.
Que faire? Mark Witschi de l’OFSP répond que la répression contre ces médecins sceptiques ne sert à rien. «Nous misons plutôt sur la prévention et le dialogue pour convaincre la population.» Selon lui, les praticiens ont le droit d’exprimer leur avis, tant qu’ils ne mettent pas en danger la vie de leurs patients. La population écoute, mais reste raisonnable. «Nous estimons qu’environ 1% des Suisses sont contre les vaccins. Et près de 5% s’en méfient. Pour le reste, ils nous font confiance.» La preuve? L’OFSP s’est fixé un taux de couverture vaccinal de 95% contre la rougeole. En 2016, il était de 87%. «Nous y sommes presque», conclut Mark Witschi.

Dominique Botti

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