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Aide au suicide ou meurtre? La Cour va trancher

  Dimanche 30 juin, 2019

Procès Selon le Ministère public bâlois, Erika Preisig a aidé à mourir une retraitée qui n’était pas capable de discernement.

De longs cheveux sur un visage souriant: Erika Preisig est une figure connue de l’assistance au suicide. L’an dernier, cette généraliste bâloise, fondatrice de l’association d’aide au suicide Eternal Spirit, accompagnait vers une mort très médiatique David Goodall, scientifique australien centenaire. Mercredi et jeudi, elle se trouvera à nouveau au centre de l’attention. Elle comparaît devant le Tribunal pénal de Bâle-Campagne pour avoir assisté au suicide d’une femme de 67 ans, résidente d’un EMS bâlois. Le Ministère public soutient que cette dernière souffrait de troubles psychiques qui entravaient sa capacité de discernement. Erika Preisig est prévenue de meurtre intentionnel, subsidiairement d’homicide involontaire.

Après quatre rencontres

Avant de solliciter son aide, la sexagénaire a demandé l’assistance Exit, qui la lui a refusée car elle ne voulait pas suivre un examen psychiatrique. Elle a ensuite pris contact avec la médecin bâloise au printemps 2016. Après quatre rencontres, Erika Preisig accepte de l’aider. L’acte d’accusation détaille la suite des événements. Le 15 juin 2016, dans un appartement de la zone industrielle de Liestal, elle dissout du Natrium Pentobarbital dans une solution de sel de cuisine, pose une perfusion dans la main droite de la retraitée, lui redemande pourquoi elle désire mourir. À 9 h 40 du matin, la retraitée décède.
Pour le Ministère public, la prévenue a aidé à mourir une personne «visiblement» atteinte dans sa santé psychique, en proie à des épisodes de dépression et des troubles psychosomatiques. Elle savait que sa patiente n’était pas capable de discernement, charge-t-il. En 2006, le Tribunal fédéral a clarifié les règles pour les personnes souffrant de problèmes psychiques. Ces dernières aussi peuvent se voir prescrire la potion létale si leur désir d’en finir est le résultat d’une décision «personnelle, pesée et longuement réfléchie» et non «l’expression d’un dérangement psychique qui peut être soigné». Un rapport détaillé d’un psychiatre professionnel doit en attester. Or Erika Preisig ne s’est pas soumise à cette obligation, ce que lui reproche le procureur.
Si la Bâloise n’a pas produit de rapport psychiatrique, c’est que les spécialistes refuseraient «pour des raisons éthiques» d’examiner les membres de son association d’aide au suicide, affirme-t-elle, citée dans l’acte d’accusation. C’est sur la base de ses rencontres avec la retraitée, d’un rapport concordant de 2 pages d’un médecin de famille de sa connaissance et à la lumière des témoignages de diverses personnes de l’entourage de la candidate au suicide, comme son fils, qu’elle dit s’être forgée la conviction que sa capacité de discernement n’était pas altérée.

«C’était sa volonté»

Un rapport d’expertise de 77 pages établi après coup à la demande du procureur – dont «Le Temps» a rendu compte – relate le soulagement du fils de la défunte, relayé en ses termes: «Tout s’est passé comme ma mère l’a voulu. Personne ne l’a contrainte. C’était sa volonté.» Malgré tout, le psychiatre arrive à la conclusion qu’elle n’était pas capable de discernement au moment du suicide. Erika Preisig, qui nie fermement, ne souhaite pas s’exprimer avant le procès.
Âgée de 61 ans, la Bâloise a trouvé sa vocation en 2006 après que son père malade a choisi d’être accompagné vers la mort. La médecin de famille entame une collaboration avec l’association Dignitas, avant de lancer sa propre organisation, en 2011, et de commencer à militer pour une légalisation mondiale de l’assistance au suicide. Contrairement à Exit, Eternal Spirit accepte aussi les candidatures de personnes qui résident à l’étranger.
Coprésident d’Exit Suisse romande, Jean-Jacques Bise apporte son soutien à la Bâloise. «C’est une médecin très investie dans la cause et consciencieuse. J’ai été surpris d’apprendre qu’elle se trouvait dans le collimateur de la justice», dit-il. L’an dernier, Exit Suisse romande n’a accompagné qu’une seule fois une personne souffrant de troubles psychiques, sur quatre demandes. Les cas sont rares aussi chez Exit Suisse alémanique, où ils représentent 2% des accompagnements.

Gabriel Sassoon

 

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