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«Ces traitements, c’est une révolution»

  Dimanche 30 juin, 2019

RECHERCHE George Coukos, chef du Département d’oncologie UNIL CHUV et chef du Service d’immuno-oncologie, est à l’origine du bond prodigieux de ces nouveaux traitements dans l’arc lémanique.

Vous êtes convaincu du fait que l’immunothérapie va fondamentalement transformer la prise en charge du cancer.

Pourquoi?

On est aujourd’hui à un véritable point d’inflexion. On sait depuis cent ans déjà qu’un organisme humain a les moyens de se défendre face à l’agression du corps étranger qu’est une tumeur, via les anticorps qu’il produit. Il a fallu très longtemps pour confirmer scientifiquement cette hypothèse. C’est désormais chose faite, à différents endroits du monde, et aussi ici, via notamment l’essai clinique sur les mélanomes que nous menons au CHUV. Nous avons monté, grâce entre autres aux investissements du canton de Vaud, qui a donné 18 millions de francs, un labo très performant qui répond aux exigences les plus élevées du genre. Lorsque je suis arrivé à Lausanne, nous n’avions pas d’infrastructure adéquate, ni les équipes spécialisées. J’ai amené ma vision et mon savoir-faire, mais le soutien du canton, des équipes du CHUV et de l’UNIL ont permis de tout mettre sur pied très rapidement. Les contributions de l’Institut Ludwig sont également essentielles au succès de la mise en place de l’environnement nécessaire au développement de ces nouvelles technologies.

Quel intérêt pour le patient?

Nous testons ainsi des idées qui passent directement de la recherche au patient. Nous avons réussi à y élaborer un traitement auquel répondent très bien des malades sur lesquels toutes les autres thérapies avaient échoué – les services qui ont plus de recul que nous constatent une réponse complète à douze ans, c’est-à-dire une rémission, chez 25% des patients traités par ce biais – qui, je le rappelle, n’avaient plus d’autre option thérapeutique. C’est très prometteur, parce que cela offre enfin un espoir pour de nombreux types de cancer pour lesquels, jusqu’à aujourd’hui, il n’y avait pas vraiment de solution.

C’est-à-dire?

Si on vous diagnostique très précocement, au stade 1, une tumeur solide au sein, au poumon, à l’estomac, au côlon, vous avez une chance que la chirurgie puis un traitement classique, chimio ou radiothérapie, vous sauvent. Mais dès que ces tumeurs sont métastasiques, c’est très très difficile à contrôler: vous colmatez une brèche et une autre s’ouvre. Avec l’immunothérapie, c’est tout votre système immunitaire qui combat en même temps, avec en outre beaucoup moins d’effets secondaires que via les traitements traditionnels. Plus d’efficacité, moins de toxicité: c’est vraiment révolutionnaire. Et dans les prochaines années, c’est là-dessus que vont porter nos efforts: rendre ces nouvelles thérapies efficientes pour les tumeurs solides. Nous commençons d’ailleurs en septembre un nouvel essai clinique, non plus avec des patients qui ont des mélanomes, mais qui ont un cancer du poumon.

Vous dites que le principe est identifié depuis cent ans. Pourquoi ne voit-on les premiers résultats que maintenant?

Le principe est assez simple et facile à comprendre quand je vous l’explique schématiquement: on prend les anticorps que le patient a spontanément développés, on les multiplie en labo, on les réinjecte et on les booste. C’est bien ce que nous faisons, mais chaque étape est très compliquée à réaliser, ça n’est pas aussi simple que ça en a l’air. Il a fallu les progrès conjoints des sciences computationnelles et de l’ingénierie cellulaire pour y arriver, et ce n’est que depuis un peu moins de dix ans que tous ces savoirs ont progressé ensemble et qu’on peut les combiner. C’est vraiment une fenêtre d’opportunité unique que nous avons aujourd’hui. On peut agir plus vite, plus profondément – on a enfin les outils qui nous permettent d’exploiter efficacement cette thérapie cellulaire.

Vous travailliez déjà là-dessus avant votre arrivée en Suisse. Pourquoi avoir quitté les USA au profit de Lausanne?

Parce qu’il y a justement ici à la fois la volonté politique et le savoir-faire pour avancer vite. C’est un exemple unique en Europe. Entre le CHUV, l’UNIL, l’EPFL, l’Institut Ludwig, on trouve la concentration de talents de pointe nécessaires pour monter les équipes hyperspécialisées dont nous avons besoin et le soutien financier pour les payer. Et, encore une fois, une vision des autorités cantonales qui ont tout fait pour rendre les choses possibles très rapidement.

On vous sent très occupé par ces questions de rapidité. C’est quoi l’urgence?

Je vais vous raconter une anecdote. Aux USA, je menais aussi un essai clinique en immunothérapie, mais avec des malades qui avaient une leucémie. Est arrivé un homme aux soins intensifs porteur de cette maladie, chez qui tous les traitements classiques avaient échoué. Il était à l’article de la mort. On ne pouvait pas le prendre dans l’essai, parce que son état général n’était plus assez bon pour encaisser le traitement, qui, en clair, risquait de l’achever. On ne voulait pas non plus rester sans rien faire. On a finalement opté pour le traiter, mais à titre «compassionnel», en sortant donc du cadre strict imposé par le protocole quant aux nombres de lymphocytes à réinjecter, etc. On lui a administré une concentration d’anticorps faible. Il était inconscient. Il l’est resté une semaine, et à en croire les examens que nous faisions, il ne se passait pas grand-chose. Et puis il s’est réveillé, est allé de mieux en mieux, et trois semaines après son admission, il est rentré chez lui en marchant. C’est le cas «Lazare» dont rêve tout médecin, mais il illustre bien l’urgence: pour les patients, deux ou trois jours de plus ou de moins dans l’arrivée d’une nouvelle thérapie peuvent faire la différence entre la mort et la vie.

L’immunothérapie est certes très efficace, mais elle est aussi très chère, alors même que les coûts de la santé explosent. Est-ce qu’on va vers une médecine à deux vitesses, avec d’une part des gens très fortunés qui paieront de leur poche ces traitements à plusieurs centaines de milliers de francs qui sauvent la vie, et de l’autre la population générale qui n’aura droit qu’aux radiothérapies et chimios, moins efficaces?

Non, certainement pas. C’est totalement exclu de voir s’instaurer une barrière liée à la fortune. Il y a plusieurs éléments dans votre question. D’abord sur le coût lui-même: l’immunothérapie est chère, c’est indéniable. La fabrication des lymphocytes que nous multiplions, réinjectons au patient et boostons revient à environ 150 000 francs, et l’entier du processus, en comptant toute l’hospitalisation et les différentes étapes, revient à 300 000 francs. Cela dit, nous en sommes au stade des essais cliniques. Quand nous pourrons standardiser et automatiser certains processus, les prix baisseront. Mais en termes de coût-bénéfice, c’est de toute façon une bonne affaire: une personne qui subit une première chimiothérapie, rentre chez elle, revient pour une chirurgie, repart, revient pour une deuxième chimio, c’est un coût humain, social – et financier – énorme. Si l’immunothérapie est utilisée à l’avenir beaucoup plus vite dans le protocole de soins, et non plus en ultime recours, par exemple avant même la première chirurgie, on pourra éviter bon nombre de ces étapes et hospitalisations – c’est tout bénéfice pour les finances, mais aussi pour le malade: la souffrance du patient est aussi un point essentiel dans ce «calcul». Une guérison, c’est toujours rentable. Enfin, il y a le problème des prix des produits vendus par les pharmas. Il faut absolument que la société et les politiques mettent la pression pour négocier des prix plus raisonnables.

Vous avez fait, on l’a vu, une partie de votre carrière aux USA et vous en êtes revenu en fervent partisan de la philanthropie pour financer la recherche. Ça marche comment en Suisse?

Pas très bien, malheureusement. Je suis arrivé en me disant qu’avec le nombre de grandes fortunes que ce pays abrite, ce serait possible de trouver assez facilement des fonds, mais non. Il y a une dimension culturelle: dans les pays anglo-saxons, le don à des instituts de recherche ou des universités est vraiment une tradition – en Europe, beaucoup moins. Ensuite, il y a la politique fiscale: aux USA, il y a de vraies incitations à faire des dons, alors qu’en Suisse, ce n’est pas suffisamment attractif. Le législateur devrait réfléchir à changer cela. Enfin, il y a peut-être un manque d’information sur ce que nous faisons, sur l’impact que ces sommes peuvent avoir dans l’innovation et sur la vie des gens. Là, en tant que chercheurs, nous avons un rôle à jouer, et c’est pourquoi je saisis toutes les occasions de montrer comment nous avançons vraiment grâce à l’argent du canton de Vaud et de l’Institut Ludwig. J’espère que nos résultats très positifs convaincront des grandes fortunes: nous avons absolument besoin de fonds philanthropiques privés pour financer le développement des technologies nouvelles et leur traduction clinique. Il n’y a plus de temps à perdre.

Sonia Arnal et Geneviève Comby

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