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La start-up Amal et son vaccin contre le cancer du côlon valent de l’or

  Dimanche 28 juillet 2019

Le groupe pharmaceutique allemand Boehringer Ingelheim a mis 325 millions d’euros sur la table pour acquérir la petite biotech genevoise et ses brevets. Récit d’une folle aventure.

 

C’est l’histoire exceptionnelle d’une spin-off issue des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et de l’Université de Genève (UNIGE). La fondatrice de la société Amal Therapeutics, Madiha Derouazi, vient de vendre sa start-up pour un prix record de 325 millions d’euros (357,4 millions de francs) au groupe pharmaceutique allemand Boehringer Ingelheim, 17,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018 et 2,1 milliards d’euros de bénéfice net.
Mieux: la grande pharma germanique est prête à ajouter 100 millions d’euros «si les objectifs commerciaux sont atteints». Près d’un demi-milliard de francs potentiels pour une petite structure biotech qui a fait ses premiers pas voilà moins de dix ans dans le laboratoire de recherche en immunologie du professeur Pierre-Yves Dietrich, chef du Département d’oncologie des HUG, c’est presque du jamais vu en Suisse!

Sur la piste des vaccins

La chercheuse genevoise, docteure en biotechnologie de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, préfère, pour l’heure, éviter toute médiatisation excessive. Tout juste affirme-t-elle, dans le communiqué de presse officiel: «Je suis extrêmement fière de l’immense travail fourni par l’équipe d’Amal Therapeutics (ndlr: une petite dizaine de personnes), qui se voit aujourd’hui récompensé par cette acquisition.»
Mais qu’a bien pu découvrir la start-up lémanique qui a propulsé si haut son prix de rachat? Spécialisée en immunothérapie, Amal Therapeutics a développé un vaccin contre le cancer colorectal de stade IV, dont les premiers essais chez l’humain devraient débuter au cours des prochaines semaines. Ces recherches se sont déroulées avec le soutien du Pr Pierre-Yves Dietrich, mondialement reconnu pour la mise au point d’un vaccin personnalisé contre le cancer du cerveau, plus particulièrement le glioblastome, un type de maladie touchant fréquemment les jeunes adultes et les enfants, contre lequel les traitements actuels offrent peu d’espoir. Vaccin? Le terme peut prêter à confusion. Mais, comme nous l’explique Pierre-Yves Dietrich, «contrairement aux vaccins prophylactiques qui immunisent un patient pour prévenir une infection avant qu’elle ne survienne, les vaccins thérapeutiques combattent les maladies existantes. Ainsi, les vaccins thérapeutiques anticancéreux contiennent des antigènes, des segments de protéines également présents dans les tumeurs.» Dès lors, en exposant le système immunitaire du patient à ces antigènes, ces derniers peuvent déclencher des réponses sur mesure, y compris l’activation des lymphocytes T tueurs, qui ciblent la tumeur et peuvent également réduire le risque de rechute.
Comme le déclarait le professeur George Coukos, chef du Département d’oncologie UNIL-CHUV le 30 juin dernier au «Matin Dimanche», «ces traitements sont réellement révolutionnaires. Avec l’immunothérapie, c’est tout votre système immunitaire qui combat en même temps la maladie, avec, en outre, moins d’effets secondaires que via les traitements traditionnels.» Or c’est exactement ce que recherche Boehringer Ingelheim, comme toutes les grosses pharmas d’ailleurs, en rachetant des start-up biotech. «Cette acquisition s’inscrit parfaitement dans notre stratégie à long terme, qui vise à conforter notre position d’innovateur dans le domaine des nouvelles thérapies anticancéreuses, plus particulièrement des traitements immuno-oncologiques qui tirent parti des découvertes scientifiques de pointe et de leurs applications», affirme ainsi Michel Pairet, membre du comité de directeur de la pharma allemande.
Amal Therapeutics est donc proche de la mise au point d’un vaccin contre le cancer du côlon. Pour ce faire, et grâce à sa formation en biotechnologie, Madiha Derouazi a créé une plateforme technologique, baptisée Kisima, qui permet l’assemblage de trois composants fonctionnels en une protéine brevetée, qui sera utilisée comme vaccin, l’ATP128.

Un choix difficile pour les chercheurs

Mais, attention, cette aventure extraordinaire comporte encore nombre d’incertitudes, surtout dans un domaine où, malgré les espoirs et les progrès réels, les échecs restent nombreux. De même, elle fut loin d’être un long fleuve tranquille, et pas seulement pour des raisons d’argent. «Lorsque les travaux de Madiha Derouazi ont commencé à porter leurs fruits, il a fallu choisir entre une carrière académique pure et ses incertitudes ou breveter ces découvertes et se lancer dans une aventure personnelle souvent hasardeuse en créant une start-up», nous raconte le professeur Dietrich.
Or cette décision est un moment extrêmement difficile pour un chercheur. Car, et même si de gros progrès d’accompagnement ont été réalisés au sein des universités et des hôpitaux universitaires, une carrière académique, faite de recherches et de publications dans des revues spécialisées, est encore considérée comme antinomique avec celle d’un créateur d’entreprise et de la plongée dans le monde économique, avec ses pressions de réussite commerciale. Madiha Derouazi a franchi ce pas, et le géant de la pharma Boehringer Ingelheim a été plus que séduit.
«En fait, l’aventure d’Amal Therapeutics est à petite échelle ce que le Swiss Cancer Center Léman (SCCL) et l’Agora veulent faire à grande échelle, conclut Pierre-Yves Dietrich. Coordonner la recherche sur le cancer de cinq institutions (les Universités de Lausanne et Genève, le CHUV, les HUG et l’EPFL), c’est mettre en avant le patient au centre de la recherche, en jetant des ponts entre la médecine clinique, la biologie, la bio-ingénierie ou la bio-informatique.» Pour les grandes pharmas, l’immunothérapie est l’espoir de nouveaux revenus, puisque le marché mondial de ces nouveaux traitements est estimé à 100 milliards de dollars par an.
«Les vaccins anticancéreux combattent les maladies existantes et activent le système immunitaire» Pr Pierre-Yves Dietrich, chef du Département d’oncologie aux HUG

Elisabeth Eckert

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