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Une étude sur les greffés alerte sur les bactéries résistantes aux antibiotiques

  Lundi 13 janvier, 2020

Les HUG et l’UNIGE ont pris part à ce travail inédit. Il vise à améliorer la prise en charge des patients et tirer la sonnette d’alarme

Chaque année en Suisse, 600 personnes reçoivent un cœur, un rein, un foie ou un poumon. Le taux de survie atteint 95% dans la première année, 80% dans les huit ans. Et cela malgré le fait qu’un transplanté sur deux est menacé par une infection sévère dans la première année. Alors que les bactéries résistantes aux antibiotiques prolifèrent, un collectif de chercheurs suisses, incluant l’Université de Genève (UNIGE) et les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), a voulu mieux comprendre l’apparition des infections et la manière de les prévenir. Il a produit la plus grande étude publiée à ce jour dans ce domaine. Le point avec Christian van Delden, professeur à la Faculté de médecine de l’UNIGE et responsable de l’Unité d’infectiologie de transplantation des HUG, qui a codirigé l’étude.

Pourquoi mener une étude de telle ampleur?

Il n’existait aucune étude scientifique recensant les infections chez les transplantés de manière exhaustive. Il fallait les documenter précisément pour déterminer l’efficacité des prophylaxies actuelles – mesures destinées à prévenir l’apparition ou la propagation d’une maladie – et améliorer la prise en charge. Trois mille transplantés en Suisse ont été suivis entre 2008 et 2014 dans le cadre de l’étude de la Cohorte suisse de transplantation, financée par le Fonds national pour la recherche scientifique. Il s’agit d’un effort scientifique national.

Malgré les progrès de la médecine, un transplanté sur deux reste menacé par une infection grave…

Notre étude montre que nos prophylaxies sont très efficaces pour prévenir des infections par certains virus, parasites et champignons. En revanche, à notre surprise, les infections restent fréquentes mais sont surtout dues à des bactéries. Pour éviter le rejet de l’organe transplanté, le patient doit prendre à vie des immunosuppresseurs, ce qui paralyse son système immunitaire. Nous avons pu déterminer une chronologie des infections dans la première année. La plupart touchent l’organe transplanté mais les germes responsables sont différents selon qu’on ait été greffé du poumon ou du rein. Il ne faut donc pas administrer le même traitement. Le cœur et le poumon sont plus vulnérables car ils ont un plus grand risque de rejet – il faut donc une immunosuppression plus importante – et que le poumon est exposé aux micro-organismes véhiculés dans l’air. Enfin, si beaucoup d’infections surviennent durant le premier mois après la greffe, le risque reste important pendant toute la première année.

En quoi ces conclusions vont-elles améliorer la prise en charge?

Nos travaux permettent d’établir un guide à l’intention des médecins, pour administrer le bon antibiotique selon l’organe greffé, le temps écoulé depuis la transplantation et le micro-organisme responsable.

Ce rapport sert aussi à alerter sur la surconsommation d’antibiotiques

En effet. Les transplantés, de par leur vulnérabilité, sont des sortes de «sentinelles» de la société. Ils sont les premiers touchés par des infections et nous «avertissent» de ce qui peut survenir par la suite dans la population générale. Nous avons constaté que plus de 60% des infections dans la première année suivant la greffe sont d’origine bactérienne, et dans la grande majorité dues à des germes de la flore digestive. Le problème est que ces bactéries ont une haute tendance à développer des résistances aux antibiotiques, facilitée par la surconsommation de ces substances. Dans notre étude, 15% de ces germes étaient résistants, mais si ce nombre continue d’augmenter, la situation pourrait devenir dramatique.

La Suisse est-elle épargnée?

La situation en Suisse n’est pas aussi grave qu’en Chine, en Russie, aux États-Unis ou en Europe du Sud, où des transplantés sont décédés parce qu’ils ne répondaient plus à aucun antibiotique. Mais le risque que la situation se détériore chez nous est grand.

Face à l’augmentation de cette résistance, que faire?

Il faut limiter la surconsommation, voire la prise inadéquate d’antibiotiques, et les durées de traitement car on sait que le risque d’émergence de résistance est directement lié aux durées. Il faut insister sur le retrait des corps étrangers à risque de surinfection aussi rapidement que possible. On peut également tenter d’améliorer les techniques chirurgicales mais il s’agit d’interventions très délicates et les progrès sont difficiles. Le développement de nouveaux antibiotiques est fortement souhaité; malheureusement, beaucoup de firmes pharmaceutiques s’en détournent au profit de marchés plus lucratifs.

En chiffre

Les HUG et le CHUV, à Lausanne, se sont associés pour former le Centre universitaire romand de transplantation. Les opérations sont réparties entre les deux hôpitaux: transplantations du cœur et des poumons à Lausanne; foie et pancréas à Genève. La transplantation rénale se pratique sur les deux sites. On compte 20 à 25 transplantations du poumon par an et autant pour le coeur – ce qui représente la moitié des transplantés en Suisse -, entre 55 et 60 du foie et près de 90 du rein, et une dizaine de transplantations de pancréas par an.

Aurélie Toninato

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